Sibylle Grimbert : « Je cherchais la rencontre avec ce qui est inquiétant »

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Un récit raconté à travers la voix du démon qui empoissonne l’esprit d’une petite fille ? C’est le pari osé et brillamment réussi de la romancière Sibylle GRIMBERT dans son dernier livre La Horde publié par les éditions Anne Carrière, dont vous pouvez retrouver la chronique ici

Sibylle GRIMBERT est une romancière et éditrice française. Elle a été publiée par les éditions Stock, le Seuil, Léo Scheer et Anne Carrières. En 2013, elle cofonde les éditions Plein Jour.

Interview
Pourriez-vous me raconter comment vous avez commencé à écrire ? Vous rappelez-vous votre sentiment lorsque votre premier livre a été publié ?

J’avais envoyé un manuscrit à Jean-Marc Roberts, juste avant qu’il n’arrive chez Stock. Il ne l’avait pas pris, mais m’avait reçue, et encouragée à continuer d’écrire. Tout de suite, en rentrant du rendez-vous, galvanisée, je m’étais mise à un nouveau texte. Et il l’a pris. Cela a été un des moments les plus excitants de ma vie. Je dis excitant et non joyeux, même si cela l’était également, parce que j’étais impressionnée et soulagée, mais peut-être aussi un peu effrayée d’être parvenue au but. Je pressentais que ce qui allait commencer serait plus grave ; en fait, la fin du « j’aurais pu », la fin de l’espoir avec ce qu’il a de flou, d’illusions, et le début de la réalité sans excuses. J’avais les cartes en main. J’ai dîné ce soir-là avec ma bande d’amis les plus chers, une vraie bande au sens où nous passions tout notre temps ensemble. On a beaucoup ri.

 […] une certaine indécision et panique autour de la question de ce qu’on est, c’est énorme à dire, mais comment vit-on, de quelle texture, quelle volonté est faite la vie, pourquoi suis-je ceci et pas cela ?

Avez-vous des rituels d’écriture ?

Aucun rituel, juste de l’organisation (du temps).

Y a t-il des thèmes qui vous tiennent à cœur quand vous écrivez ? Vos livres ont-ils un fil conducteur commun ?

Un peu : une certaine indécision et panique autour de la question de ce qu’on est, c’est énorme à dire, mais comment vit-on, de quelle texture, quelle volonté est faite la vie, pourquoi suis-je ceci et pas cela ? Ici, Laure et Ganaël, le démon qui l’envahit, l’illustrent encore. Ils changent, sont influencés l’un par l’autre, luttent parfois l’un contre l’autre. Finalement, cela revient à la même chose: de quoi suis-je fait ? Qu’est-ce que je décide, seule ? Rien sans doute.

Que voulez-vous transmettre à travers vos livres ?

Une seule chose : du plaisir, qu’il soit fait de rire, de peur, de chagrin ou de joie : du plaisir et l’envie, chez le lecteur de continuer la lecture.

Quels sont les auteurs que vous aimez lire ? Votre livre de chevet ?

Beaucoup d’auteurs, donc pas de livre de chevet. Je dirais, s’il faut faire un choix, Henry James, Vladimir Nabokov, Flaubert. Mais je pourrais en donner plein d’autres…

La Horde, votre nouveau roman, est surprenant et semble différent dans le paysage français actuel par son côté horreur/fantastique, d’où vous est venu l’idée de ce livre ?

L’envie de retrouver ce sentiment, que j’aime, de la peur, des sorcières ou des fées (peur délicieuse et profonde, dont le modèle est Shining et je dis ça alors que je n’arrive plus à voir de films d’horreur, sauf à ne pas dormir pendant longtemps). En fait, je cherchais la rencontre avec ce qui est inquiétant parce que cela vous échappe complétement ; un démon vous envahit : comment y croire ? Du coup, j’aimais bien la confrontation du rationnel (le monde de la petite fille, Laure, ses parents, ses amies, ses vacances comme toutes les vacances de petites filles) et du mystérieux, de l’inexplicable.

Le récit est raconté à travers la voix du démon Ganaël. Comment avez-vous construit la personnalité de ce personnage ?

D’abord je savais que j’allais l’aimer. C’est important car je sais que je ne pourrais pas m’intéresser à un personnage répugnant, un sérial killer par exemple. Je savais qu’il serait sensible, touché par les humains, qu’il devait chercher à les comprendre, à percevoir leur beauté, mais aussi leur mouvements plus triviaux ou brutaux. En somme : pour agir efficacement, il devait saisir la vie. A partir de là, il a grandi tout seul, un peu comme dans le livre il grandit dans le corps de Laure.

la hordeC’est un roman qui remet en cause les notions de Bien et de Mal, notamment le rapport à l’enfance…

Je ne dirais pas ça. L’enfance, comme l’âge adulte, est mêlée, subit des impulsions parfois dures, parfois amusantes ou tendres. Il suffit de se souvenir de la cour de récréation pour revoir combien l’enfance est un monde âpre, avec des alliances qui se font et se défont sans cesse, des luttes de pouvoir, des sentiments exacerbés – une forme brute d’expérience du monde et des autres. Ce n’est pas la question du bien ou du mal. C’est l’âge adulte avant la bienheureuse civilisation, le raisonnement que grandir apporte. En ce sens, Laure va, à cause de Ganaël et, au fond, contre sa volonté, interrompre le mouvement de la civilisation, et entrer dans la sauvagerie assumée.

Avez-vous fait un lien quelconque avec la religion ou vous en êtes-vous totalement détachée ?

Respecteuse, sans a priori, et totalement détachée.

Pour finir, avez-vous des projets d’écriture ?

Par principe : toujours. Et comme toujours avant de commencer : j’attends.

Vous l’avez compris, courez vous précipiter dans ses romans ! Un grand merci à l’auteur et aux éditions Anne Carrière.

Bibliographie
  • Birth days, Éditions Stock (2000)
  • Le Centre de gravité, Éditions Stock (2002)
  • Il n’y a pas de secret, Éditions Stock (2004)
  • Une absence totale d’instinct, Éditions du Seuil (2006)
  • Toute une affaire, Éditions Léo Scheer (2009)
  • Le vent tourne, Éditions Léo Scheer (2011)
  • La Conquête du monde, Éditions Léo Scheer (2012)
  • Le Fils de Sam Green, Éditions Anne Carrière (2013)
  • Avant les singes, Éditions Anne Carrière (2016)
  • La Horde, Éditions Anne Carrière (2018)

Editions Anne Carrière Editions Plein Jour